V25N6
- Ça ne va pas en rester là, ajouta triomphalement le gardien, aussi f ier que s’il avait réussi à capturer Ben Laden! Je vais faire un rapport. Ça aurait pu être dangereux. Ainsi fut fait, malgré les protestations de mon collègue et aussi de notre agente de comptoir. Le bec fut con f isqué comme élément de preuve et une semaine plus tard, je fus informé que je ferais face à la justice pour « avoir mis en danger la vie d’autrui ». Je n’en crus pas mes oreilles ! Deux mois plus tard, je reçus un avis de convocation à Sept-Îles pour interrogatoire. Mon collègue de Baie-Comeau devait également se présenter pour donner sa version, mais j’étais le seul accusé dans l’affaire et je risquais gros. Je devais me tenir sur mes gardes pour ne pas ressortir du bureau avec des menottes. De fait, je fus accueilli dans le bureau comme un véritable suspect dans une affaire de meurtre. Deux agents de la GRC, rien de moins, s’occupaient de mon cas. L’un des deux a lu mes droits et je peux vous dire que lorsqu’on entend la phrase « tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous dans un tribunal », les fesses se serrent bien malgré vous. Persistant dans mon idée que cette affaire serait réglée en moins de deux, je refusai d’appeler un avocat et je pris place à la table, en face du duo «bon cop/bad cop». L’heure suivante fut éprouvante à maints égards. Les questions n’arrêtaient pas, formulées de différentes façons pour me prendre au piège, sur un ton parfois courtois, parfois agressif. Même si plusieurs de leurs questions étaient vraiment stupides (les mecs ne connaissaient rien à l’aviation), je répondais poliment d’un ton neutre, sans arrogance, pour ne pas les provoquer. Le «bad cop» voulait me faire dire que je savais qu’il y avait du carburant dans le bec et que j’avais volontairement mis l’avion en danger. De mon côté, je m’en tenais strictement à ma version des faits. À savoir que j’ignorais l’existence du compartiment et que je n’étais pas idiot au point de mettre l’avion en danger pour le plaisir, d’autant plus que j’étais moi-même à l’intérieur ! Finalement, le «bon cop» mit f in à l’interrogatoire et je quittai le bureau sans trop savoir comment les choses allaient évoluer. Deux semaines plus tard, un troisième agent me contacta pour m’annoncer que les charges étaient abandonnées et qu’aucune remarque n’apparaîtrait à mon dossier. Je raccrochai le téléphone, soulagé et satisfait, mais en me demandant tout de même à quel «dossier » il faisait référence. Bien que cela aurait pu très mal se terminer, je considérais tout de même cette expérience abracadabrante comme positive pour moi. Être soupçonné d’un crime à cause de 150 ml d’essence, ça fait une belle anecdote à raconter… • Volume 35 Numéro 6 37
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