V25N1
• Volume 35 Numéro 1 38 Malgré toute la formation en facteurs humains qu’il a reçue, les avis de sécurité qu’il a lus et les procédures qui régissent ses actions, le pilote demeure un être humain soumis aux raisonnements fondamentaux de son espèce, raisonnements qui se sont développés au cours de cen taines de milliers d’années. Piloter un avion requiert une multitude d’aptitudes, incluant la bonne gestion des menaces et des erreurs, souvent appelée gestion du risque. Les données recueillies pendant deux dé- cennies par l’Université du Texas — qui ont d’ailleurs mené à la mise au point d’une méthode appelée Line Operation Safety Audit - démontrent que 70%du temps de pilotage sert à iden- ti f ier et à gérer les menaces pouvant compromettre l’exécution du vol, telles que les conditions météorologiques, le tra f ic aérien, le relief, la complexité des commandes ou des instru- ments, bref, tout ce qui accapare l’attention du pilote. Face aux risques, le pilote évalue constamment les options et prend des décisions. Malgré toute la formation en facteurs hu- mains qu’il a reçue, les avis de sécurité qu’il a lus et les procé- dures qui régissent ses actions, le pilote demeure un être humain soumis aux raisonnements fondamentaux de son es- pèce, raisonnements qui se sont développés au cours de cen- taines de milliers d’années. Comment expliquer qu’un pilote continue son vol VFR en pénétrant les nuages sur sa route, malgré tous les récits d’accidents qu’il a lus ? Comment expli- quer qu’un pilote décolle en surcharge d’un lac déjà court et serti de montagnes ? Pourquoi un pilote continue-t-il sur une approche complètement déstabilisée jusqu’à l’impact au sol, au lieu de tout simplement remonter ? Quelles sont les pul- sions qui l’incitent, sciemment, à réduire la marge de sécurité qu’il détient ? Peut-on faire une analogie entre les risques cou- rus dans les jeux de hasard et ceux aux commandes d’un avion? L’appât du gain Donnez 10 $ à un joueur, puis demandez-lui de jouer à pile ou face. Si sa pièce tombe du côté pile, il gagne 20 $ supplémen- taires. Si sa pièce tombe du côté face, il perd les 10 $ reçus. Le calcul est simple, chaque joueur a 50 % des chances de gagner 20 $ et 50 % des chances de perdre 10 $. Répétez l’expérience dans un échantillon de la population. Combien accepteront de relever le dé f i ? Bien que le calcul semble simple et le gain in- téressant, voire logique, seulement une minorité de gens ac- cepteront de relever le dé f i et de lancer la pièce de monnaie. Une nette majorité choisira plutôt d’empocher les 10 $. Longtemps étudiée par les psychologues, cette mise en situa- tion a toujours mené aux mêmes conclusions : en situation de gain certain (garder 10 $) et de gain risqué (gagner 20 $ sup- plémentaires), l’être humain tend à choisir le gain certain. Il analyse la situation non pas en tenant compte du montant total (20 + 10 = 30 $), mais seulement en mesurant l’incré- ment (le gain, ici 20 $). Les gens ont tendance à protéger leurs acquis et à démonter une certaine aversion pour le risque. La peur de perdre Dans le cas du jeu de la perte, où le joueur doit 1000 $ au croupier, il en est autrement. Toujours à pile ou face, la dette du joueur sera réduite de 800 $ si la pièce tombe du côté pile. Mais si elle tombe du côté face, elle passera à 1400 $. Quelle option choisira-t-il ? Lorsqu’il s’agit d’une perte, la tolérance humaine au risque s’inverse spontanément. Les gens choisiront majoritairement de lancer la pièce de monnaie plutôt que d’honorer leur dette. Entre une perte certaine (payer 1000 $) et une perte risquée (payer 1400 $), l’humain tend à choisir la perte risquée. On assiste à ce qu’on appelle le renversement de préférence. En résumé, l’humain est essentiellement prudent devant ses ac- quis, mais il adopte un comportement risqué devant ses pertes. On comprend désormais beaucoup mieux ce comportement grâce aux études de Daniel Kahneman et Amos Tversky, des psychologues et économistes de l’Université de Princeton aux États-Unis. Leurs recherches concluent que la gestion du risque au quotidien est profondément teintée par l’évolution humaine et se généralise au-delà des cultures. Les chercheurs expliquent pourquoi l’humain agit de façon conservatrice lorsqu’il protège un acquis et pourquoi il adopte un comporte- ment plus risqué lorsqu’il fait face à une perte ou à un échec. Ils ont certainement touché un point sensible : Kahneman a obtenu le prix Nobel en 2002 pour l’ensemble de ses recherches sur le comportement humain par rapport aux risques. Élaborée par les deux chercheurs, la théorie du prospect sous- tend que plus le risque est présenté comme une perte, plus l’humain adopte un comportement risqué. À l’opposé, plus le risque compromet un acquis, plus l’humain est réfractaire aux comportements risqués. Le f ilm Une vie meilleure (Cédric Kahn, 2011) illustre bien les réactions irrationnelles qui poussent l’humain à prendre des risques sans issue, le menant Illustration Roxanne Proulx, AQTA Écrit par Jean LaRoche, FRAeS Directeur de la recherche et du développement Centre québécois de formation aéronautique
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