V24N5
MAGAZINE AIR V36N5 52 Ma collègue n’a jamais repris de petits avions. De mon côté, une certaine confiance régnait, de l’ordre de « ça passe ou ça casse ». De toute f açon, si « on l’avait échappé », mon riz était bon pour les écureuils. À leur sortie de l’avion, même les pilotes avaient un sourire un peu crispé. Depuis ce vol, il y en a eu des centaines d’autres et combien de types d’avions! Uniquement pour me rendre en Medevacs : Twin, King air, Jet Stream, Dash, Challenger, dans le Nord, et avec EVAQ. Des vols, assise sur le plancher d’un Twin, à venti- ler un bébé via un tube endotrachéal, ou à espérer qu’un ac- couchement n’arrive pas dans l’avion, ou à flatter des têtes parce que tous les gestes médicaux possibles sont f aits, ou à souhaiter que le verglas ne tombe pas trop vite… Des atterris- sages à stresser parce que la tête et la queue du Challenger ar- rivent en même temps, côte à côte, à l’arrêt sur un tarmac verglacé, ou parce que les roues ne sortent pas, ou à me tenir comme dans la houle, une main au pla f ond, une main sur la ci- vière, ou coincée entre le mur et un banc quand le travail m’oblige à rester debout… Lors de mon tout premier vol en hélicoptère, j’étais dépêchée sur les lieux de l’accident d’un autre hélicoptère. On m’avait dit de m’attendre à n’importe quoi, que ça pourrait ne pas être beau. Mais je n’étais pas préparée à atterrir sur l’une des vic- times partiellement en f ouie et invisible des airs. Àmon second vol d’hélico, plusieurs années plus tard, à nouveau en Mede- vac, nous survolions sans problème les superbes chutes de la rivière Georges… Il y a eu des vols pour aller f aire de la médecine tropicale au Pérou, en Australie à la rencontre des « Flying Doctors », en mission humanitaire au Népal. Quelques vols, heureusement très rares, impossibles à e ff ectuer aussi, ou qui ne sont pas ar- rivés à temps et qui nous ont laissé, mes patients et moi, sans ressources et sans espoir… Bien peu de ces échecs, grâce au dévouement et à la calme expertise des pilotes et du person- nel. Il y a eu beaucoup d’autres vols, dont je garde de superbes sou- venirs; dont un départ de Mansel Island, à l’ouest de PUV, où l’avion pour prendre de la vitesse tournoyait sur lui-même dans la pierraille; aussi un vol si près de l’océan qu’on voyait les bélugas sauter… ou un vol de nuit de Saint-Jean-Baptiste YQB-PUV où l’orangé du soleil couchant ne nous quitte que dans l’orangé du soleil levant, et où laisse à PUV deux pizzas encore chaudes, dont une à l’ananas! Bonne Saint-Jean PUV! Salut à toi, Saint-Exupéry! Et à chaque vol, peu importe l’endroit, ce constat admirati f du travail d’étroite collaboration entre les pilotes et les membres du personnel volant. LA CHECK LIST, UNE IDÉE DE GÉNIE Des années plus tard, le développement de protocoles allait maintenant bon train dans les urgences du Québec, mais les « check-lists » n’étaient toujours pas à la mode. Et si cette pra- tique me paraissait toujours extrêmement importante, étran- gement, je ne parvenais pas à comprendre pourquoi. C’est sur un vol d’EVAQ qu’un pilote m’a parlé du « modèle du f romage suisse » développé par M. Reason, psychologue, et appliqué couramment en aéronautique. Quelques phrases ont su f fi... Le génie des check-lists ne réside pas uniquement dans l’utilisa- tion d’une seule liste, mais de plusieurs séries de multiples check-lists, e ff ectuées par divers intervenants, pilotes, agents de bord, contrôleurs et mécaniciens, à une multitude d’étapes, allant jusqu’à ne pas donner les mêmes repas au pilote et au copilote! Cela permet de diminuer infiniment les risques qu’une série de problèmes s’alignent et permettent à un acci- dent de se produire. Un outil d’une puissance f ormidable. Lais- ser le moins possible au hasard, dans toutes les sphères et à tous les niveaux d’interventions humaines possibles. Ce n’est que plus de quinze ans après le premier vol pittoresque décrit plus haut que les check-lists « sériées » apparaissaient dans plusieurs milieux médicaux à haut risque, telles la salle d’opé- ration et la salle d’accouchement, et depuis, continuent d’être développées. Il m’aurait été plus di f ficile d’écrire un topo entier sur la gé- nérosité, la gentillesse et la disponibilité de nos collègues d’un autre monde (autre que le monde médical), pilotes, contrô- leurs et autres membres du personnel de bord et au sol, pen- dant mes 14 années d’EVAQ et pendant tous ces vols, lors de situations routinières ou inusitées. C’eut été plus di f ficile parce qu’il y a trop de beaux moments à décrire. Comment nous sommes traités en collègues, nous, médecins, infirmières, dé- passe le pro f essionnalisme et rejoint l’humain. Et l’humain et le médecin que je suis ont été pro f ondément inspirés et f orgés d’avoir vu et vécu le milieu aéronautique « de l’intérieur ». Merci! Marie-Charlotte Koenig, MD, CCMF, chargée d’enseignement clinique en médecine f amiliale et d’urgence, Université Laval, médecin pour l’aviation civile et la marine marchande, occupe maintenant l'ancien bureau du Dr Grenon à l’AQTA. Témoignage
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