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ÉTÉ 2018

38

Voile

par Georges Leblanc, skipper

gleblanc@georgesleblanc.com

Souvenirs avoués!

Mes équipiers se sont mis dans la tête qu’ils verraient à

la sortie de la Manche la mystérieuse petite île nommée

« Ouessant ». Quelquefois, j’ai l’impression qu’ils sont

des enfants qui n’en ont pas encore terminé avec la

phase des « Pourquoi », comme si j’étais leur père!

– Pourquoi, nous passons si loin d’Ouessant? Pourquoi on ne

pourrait pas s’en approcher? Pourquoi ci, pourquoi ça?

– Parce que nous naviguerions à contre-courant, comme sur

un tapis roulant, face au flot de la marée et des cargos qui

s’attribuent la Manche en rois et maîtres. Je leur dis en expli-

cation.

– Ah bon! disent-ils sceptiques.

Ma réponse ne plaît pas. C’est comme si cela venait déprécier

la valeur de l’aventure qu’ils s’apprêtent à vivre. Eux, ils s’en

foutent des courants. Ils désirent tout simplement aperce-

voir cette île.

– Les boys! Sur la traversée, il y aura des moments forts et sa-

chez qu’à coup sûr, ils satisferont vos besoins d’aventures et

rempliront vos CV. Il n’y a pas que voir une île au programme!

– Skipper, devons-nous continuer longtemps sur ce cap?

Pourquoi ne passons-nous pas à proximité du phare

d’Ouessant?

– Toi, tu as déjà aperçu le phare d’Ouessant ailleurs que sur

des photos?

me disent-ils sur un ton hautain.

J’hésite un moment avant de répondre. Évidemment qu’un

simple

Oui

laisserait ces insatisfaits sur leur appétit et puis

ça ne me ressemble pas de m’exprimer en si peu de mots. Je

suis plus volubile que ça. Ils seraient d’avis que je me dérobe

et ils auraient raison de le croire. Il est facile de me souvenir

des moments vécus lors de ma participation à la course en

solo de la Route du Rhum 2002.

Oui, je l’ai déjà vue de très proche, cette île, même que si cela

était involontaire, je me suis retrouvé trop proche, car elle

représente un réel danger pour la navigation.

Voulant éviter tous les « Pourquoi! », j’enchaîne en me remé-

morant cette éprouvante nuit, tout comme si ça se passait en

temps réel. Maintenant qu’ils sont tous au cockpit à espérer

connaître une page d’histoire du caillou Ouessant, je parle

plutôt de l’angoisse qui fait réaliser que le danger, c’est la

terre. Je leur raconte cette tranche de vie en gardant un œil

sur les alentours.

« C’était en 2002. Je participais à la Route du Rhum 2002.

J’étais en solitaire sur le parcours de 4400 milles nautiques

qui rallie Saint-Malo à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe. Au mo-

ment où le départ se donnait, le vent soufflait à plus de

35 nœuds. La mer était extrêmement grosse et agitée. Pour

augmenter le seuil de difficulté, j’étrennais une nouvelle