Background Image
Table of Contents Table of Contents
Previous Page  76 / 80 Next Page
Information
Show Menu
Previous Page 76 / 80 Next Page
Page Background

JUIN 2019

76

Voile

par Georges Leblanc, skipper

gleblanc@georgesleblanc.com

Relevons nos bas de pantalon…

Plus tôt, je trouvais agréable pour une fois de ne pas avoir à

gérer un problème, à éviter une catastrophe. Quelquefois, je

pense que je dois fermer ma grande gueule pour ne pas at-

tirer un quelconque pépin. Mais pour le moment présent, je

me trouve chanceux de ne pas être occupé à quoi que ce soit.

J’ai peine à croire que, depuis deux jours, tout va pour le

mieux et que les milles nautiques à parcourir sont passés

sous la barre des 1000 milles nautiques. Les boys s’infor-

ment trop souvent sur la question.

– Ben! Y reste 745 milles?

– Vous l’aviez demandé, il y a de cela moins d’une heure! Les

boys, votre mémoire à court terme est défaillante! Hier, le

compte à rebours a été démarré, rendu à 1000 milles!

Tout cela devient le gag du bord et ça mérite une réponse

deux fois par jour : au coucher et au lever du soleil. Le jour

se lève et tout se passe à merveille, bien que la surface agitée

de l’océan éprouve notre voilier fonçant sur un cap franc

ouest. Les boys sont amarinés; ce ne sont pas ces petites

vagues qui risquent de mettre leur estomac sens dessus des-

sous. J’observe les allées et venues de chacun. C’est au tour

de Luk à barrer. Il témoigne d’un grand plaisir à chaque oc-

casion où l’étrave s’oppose à une vague. Rien ne ralentit

Océan Phénix;

il fend ces vagues qui, de temps à autre, finis-

sent leur course sur le pont avant. Je suis au centre de navi-

gation, satisfait de la route que nous avons parcourue, car ce

soir, il nous reste moins de 500 milles nautiques à parcourir

avant d’entrer au port d’Halifax. Cependant, je suis intrigué

par le fait que la carène, en chevauchant une mer semblable,

ne tape pas sur la surface de l’eau; tout cela dénote un com-

portement tout à fait différent de ce à quoi nous avons été

habitués. Je suis convaincu que je découvrirai plein de se-

crets sur ce voilier océanique. Je laisse de côté mes analyses

et je m’en vais respirer l’air du large.

– Hi Luk! Tout va comme tu le désires?

– Oui tout va! C’est super trippant, mais le vent souffle toujours

plus fort et l’eau ruisselle sur le pont, puis s’écoule au cockpit.

Je m’assois assez loin tout en arrière du barreur de manière

à ne pas me faire détremper inutilement par les embruns.

Luk s’exclame en voyant plonger l’étrave dans les vagues et

en ressortir en soulevant des gerbes d’écume. Ça ne doit pas

se passer comme cela, car ce voilier doit surfer et non en-

fourner dans les vagues. Tout à coup, d’un regard, je balaie

le pont avant et, pour quelques secondes, j’ai le regard fixe,

croyant ma vue trouble! Je n’ai pas les yeux assez grands! J’ai

bien vu! Ma stupéfaction est à son comble, car sur le pont

avant, l’écoutille est relevée et entièrement ouverte! Ils au-

raient dû voir qu’à chaque fois que l’étrave ressort de la

vague, des flots d’eau s’engouffrent dans la soute à voile par

cette ouverture béante! Ah! Les misérables! C’est évident que

je ne prévois pas procéder à une remise de médailles sur ce

coup. Je dois rester positif. Aussi, je souhaite que la leçon in-

culque à tous une rigueur de tous les instants; la mer n’en

exige pas moins. Contrarié que nous soyons victimes d’une

telle situation, je hausse le ton.

– Why Luk? Tu n’as pas vu que l’écoutille sur le pont avant

est complètement ouverte? L’eau s’engouffre dans la soute à

voile depuis combien de temps?

Je ne m’attends pas à avoir une réponse…

En effet, ce cher Luk n’a pas de réponse à me fournir. Il est

abasourdi et peu fier de ne pouvoir justifier la situation face

à mes questions teintées de blâmes. Je ne peux quand même

pas le féliciter, bien que les autres équipiers n’aient pas

constaté cela non plus. De toute évidence, il n’est pas le seul

fautif. Une bourde semblable n’est pas permise, un point

c’est tout! Dans mon for intérieur, je me moque d’eux en réa-

lisant la tâche qui attend mon équipage. L’enseignement sera

proportionnel aux nombres de litres d’eau devant être éva-

cués à force de bras. Sans comprendre pourquoi il en est

ainsi, l’important, ce n’est pas obligatoire que je trouve le

vrai coupable.

Arrivé sur le pont avant pour refermer l’écoutille, j’imagine,

comme au temps des pirates, la sanction que le ou les fau-

teurs méritent. Le verdict affiché est cruel : un à un, pieds et

poings liés, les yeux bandés, nous les ferions avancer sur une

planche au-dessus de la mer et puis les obligerions à sauter

dans l’océan en pâture aux méchants requins. Pour l’occa-

sion, je pense aussi qu’avant leurs grands plongeons, je de-

vrais, en regardant le ciel, officialiser le tout en lisant

quelques litanies. Tant pis, je mets un terme à toutes ces co-

médies imaginaires. Ça devient compliqué et j’admets que

même pour blaguer, je ne ferais jamais cela à un ami, mais

peut-être à mon pire ennemi!